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Normes éthiques planétaires, une tâche de l'éducation et de la conscientisation
Hans Küng
 
Hans Küng, professeur émérité à l'Université de Tübingen et président de la Fondation Ethique Planétaire.

Au colloque de l'UNESCO Suisse du 19 novembre 2002 à Berne, il a présenté la tâche de l'éducation : ouvrir le dialogue des cultures et suivre des normes éthiques planétaires.
 

1. Dialogue entre les cultures - normes éthiques mondiales
2. Des critères éthiques dans les relations internationales
3. Normes éthiques dans la société civile
4. Regard vers l'avenir

Hans Küng : Changement de paradigme et de la constellation globale
(Présentation schématique par Guido Baumann)
 
1. Dialogue entre les cultures - normes éthiques mondiales
 
Je remercie vivement les responsables qui ont organisé ce programme aussi varié qu'instructif intitulé « Dialogue entre les cultures et éthique planétaire » - en y incluant des projets réalisés par des élèves et un symposium. Je constate avec bonheur l'intérêt d'un grand nombre de décideurs du domaine de la politique, de l'économie et de l'éducation. C'est avec plaisir que je réponds à l'invitation de faire un exposé théorique. Mais que dire en 20 minutes? Cette tâche m'est facilitée par le fait que les idées progressent : l'idée d'une éthique planétaire a déjà parcouru un si long chemin au cours de ces douze dernières années que toutes les personnes qui y ont contribué en étaient elles-mêmes surprises. Au début, l'UNESCO a même servi de marraine au projet d'éthique planétaire, dans la mesure où ma thèse première, « Pas de paix mondiale sans paix religieuse », (cf. Epilogue à « Christianisme et religions du monde » 1984) a fait l'objet d'un Symposium à Paris en 1989. Le forum économique mondial de Davos a été, de son côté, parrain, car c'est en 1990 que j'ai été invité pour la première fois à m'exprimer sur la question « Nous faut-il des normes éthiques mondiales? » J'étais donc bien préparé au livre « Projet d'éthique planétaire » qui a paru la même année.

Quant aux autres moments-clés, nous les énumérerons rapidement :

1989
Déclaration de principe lors du Symposium de l'UNESCO (Paris) : « Pas de paix mondiale sans paix religieuse »
1990
WEF (Davos) : « Pourquoi nous faut-il des normes éthiques mondiales? »
1990
« Projet d'éthique planétaire » (en anglais : « Global Responsibility »)
1993
Parlement des religions du monde (Chicago) : « Déclaration pour une éthique planétaire »
1995
Fondation Ethique Planétaire à Tübingen (en 1996 : à Zurich)
1997
Livre : Weltethos für Weltpolitik und Weltwirtschaft
1999
Projet multimédia « Spurensuche : Die Weltreligionen auf dem Weg »
1999
Parlement des religions du monde (Le Cap) : « Appel aux institutions qui nous dirigent »
2000
Exposition : « Religions du monde - Paix mondiale - Ethique planétaire »
2000
Premier discours sur l'éthique planétaire (Tübingen) : Tony Blair
2002
Second discours sur l'éthique planétaire (Tübingen) : Mary Robinson
2003
Troisième discours sur l'éthique planétaire (Tübingen) : Kofi Annan

Le travail accompli par un « Group of Eminent Persons » composé de vingt personnes a été particulièrement important pour notre thématique ; constitué par le secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, il était chargé d'élaborer un manifeste sur le dialogue entre les cultures. Etant membre de ce groupe, il m'a été possible d'introduire de nombreux éléments d'éthique planétaire dans ce texte « Crossing the Divide » qui existe en allemand sous le titre de « Brücken in die Zukunft » (Des ponts vers l'avenir).[1] Lors de la remise du manifeste le 9 novembre 2001, j'ai pu faire une déclaration devant l'Assemblée générale des Nations Unies et cette dernière est jointe aux actes. Je me contenterai de citer le passage qui concerne la mondialisation : « A l'époque de la mondialisation, une éthique mondiale est absolument indispensable. Car la mondialisation de l'économie, de la technologie et de la communication entraîne aussi une mondialisation des problèmes à l'échelle planétaire et ces derniers menacent de nous écraser : problèmes relatifs à l'environnement, à la technologie nucléaire et au génie génétique, sans oublier le crime organisé et le terrorisme à l'échelon mondial. A une telle époque, il est indispensable que la mondialisation de l'économie, de la technologie et de la communication soit soutenue par une mondialisation de l'éthique. En d'autres termes, la mondialisation a besoin d'une éthique planétaire, non pas comme fardeau supplémentaire mais pour servir de fondement et de support aux humains, à la société civile ».

La résolution de l'Assemblée générale des Nations Unies adoptée le même jour, au terme d'une discussion de deux jours, décrit en détail les objectifs, les principes et les participants du dialogue entre les cultures, ce dernier devant être compris comme un processus fondé sur « le besoin collectif d'apprendre, de mettre au jour les idées préconçues et de dégager un sens et des valeurs communs ». L'art. 2 demande concrètement « le développement d'une meilleure compréhension sur la base de normes éthiques communes et de valeurs humaines universelles ».
L'idée d'une éthique planétaire a donc sans nul doute atteint le niveau de l'ONU.

Entre-temps, la tragédie du 11 septembre 2001 avait eu lieu ; tous ceux qui faisaient partie de notre groupe de vingt « Eminent Persons » et se sont trouvés près du « Ground Zero » encore fumant, puis à nouveau dans le bâtiment de l'ONU presque entièrement coupé du reste de la ville, étaient convaincus d'une chose : même ceux qui ne s'y étaient pas intéressés jusqu'alors allaient percevoir dès lors avec une parfaite netteté l'urgence du « Projet d'éthique planétaire » pour le nouveau paradigme des relations internationales. Lors du débat de l'ONU, toutes les délégations sans exception se sont exprimées contre le choc frontal et en faveur d'un dialogue entre les cultures.
 
2. Des critères éthiques dans les relations internationales
 

Le nouveau paradigme dit en principe ceci : au lieu de la confrontation, de l'antagonisme et de l'esprit de vengeance qui prévalaient auparavant, il convient de privilégier la coopération, le compromis et l'intégration - comme l'Allemagne et la France en ont fait la démonstration au monde après la Seconde Guerre mondiale. Il s'agit donc là d'une politique d'entente, de rapprochement et de réconciliation à l'échelon régional. En Europe et même dans tous les pays de l'OCDE, de l'UE au Japon, ce paradigme est déjà en partie réalisé - en dépit de certaines lacunes - et nous a valu plus de cinquante ans sans guerre, un demi-siècle de paix démocratique. C'est là une vision d'espoir, également pour les habitants des autres parties du monde, spécialement dans les régions de conflits du Proche-Orient, d'Afghanistan, du Caucase, du Pakistan et de l'Inde ou encore de la Corée.
Or, il ne faut pas se cacher que ce nouveau paradigme est gravement menacé par un retour à une politique mondiale d'un autre âge, unilatérale, militariste, fondée sur la confrontation, comme l'incarne l'administration Bush. Il n'est donc que plus important de souligner l'importance de ce nouveau paradigme également pour les parties du monde extérieures à l'OCDE - pour le monde islamique, extrême-oriental, latino-américain et africain. Cette nouvelle constellation politique générale présuppose manifestement un changement de mentalité qui dépasse largement la politique au jour le jour :

• les nouvelles organisations n'y suffisent pas, ce qu'il faut, c'est un mode de pensée (« mind-set ») nouveau.
• Les différences nationales, ethniques, religieu-
ses ne doivent plus être comprises en soi comme une menace mais pour le moins comme un enrichissement potentiel.
• Alors que l'ancien paradigme présupposait toujours un ennemi, voire un ennemi héréditaire, le nouveau paradigme n'a que faire des ennemis, mais exige des partenaires, des concurrents et souvent aussi des opposants. Au lieu d'une confrontation militaire, c'est la concurrence économique qui prévaut à tous les niveaux.
• Il s'est avéré en effet que le bien-être d'une nation ne pouvait pas être promu à la longue par la guerre, mais uniquement par la paix, autrement dit non pas dans l'antagonisme ou la coexistence mais dans un effort commun.
• Et comme les intérêts divers existants doivent pouvoir être satisfaits dans cet effort commun, un autre type de politique devient possible : ce n'est plus un jeu dans lequel l'un est gagnant au détriment de l'autre mais un jeu dont le résultat est positif, dans lequel tous sont gagnants.
 

3. Normes éthiques dans la société civile
 

Ce nouveau paradigme ne concerne pas seulement le niveau de la « grande » politique, mais tous les échelons de la société. Il est nécessaire qu'il y ait une application diverse et multiple, à la fois politique et pédagogique. Le nouveau paradigme n'est pas seulement un paradigme de la politique extérieure, mais également de la politique intérieure, pas seulement des relations internationales mais aussi des relations à l'intérieur d'une nation, qui touche aux relations des humains et des groupes entre eux. L'éthique planétaire se développe à partir de la base : elle n'ambitionne pas une nouvelle idéologie mondiale ou une culture mondiale unique et encore moins une religion mondiale unique ; ce à quoi elle tend plutôt, c'est à une prise de conscience nouvelle des normes éthiques ancestrales qui se sont imposées au cours de l'histoire de l'humanité et que l'on retrouve dans toutes les grandes traditions philosophiques et religieuses. Il s'agit d'un fonds commun de valeurs, de normes et d'attitudes éthiques élémentaires nécessaires à toute communauté.

Dans l'agenda mondial en faveur du dialogue entre les cultures - un plan d'action complet adopté conjointement à la résolution - l'Assemblée générale de l'ONU en appelle à sa « propre » organisation culturelle, à l'UN Educational, Scientific and Cultural Organization, dite UNESCO, qui est chargée d'encourager la coopération de ses membres dans le domaine de l'éducation, de la science et de la culture (et à laquelle les Etats-Unis se sont, par bonheur, de nouveau ralliés après 18 ans d'absence) ; elle en appelle aussi à d'autres organisations internationales et régionales, à la société civile et aux organisations non gouvernementales, en leur demandant d'oeuvrer en faveur du dialogue entre les cultures qui englobe des normes éthiques mondiales.

La Suisse, devenue heureusement membre des Nations Unies, est riche d'une longue expérience - que l'on peut considérer globalement comme une réussite - en matière de dialogue et de cohabitation des cultures. Après des guerres confessionnelles et une guerre civile au milieu du 19e siècle, la Suisse a lancé, puis réalisé progressivement le nouveau paradigme par le biais de la nouvelle Constitution fédérale de 1848, révisée en 1874. En tant que nation fondée sur la bonne volonté, composée de quatre groupes linguistiques aux mentalités différentes, la Suisse offre, en dépit de ses tensions internes et des critiques venant de l'extérieur, un exemple de cohabitation pacifique. Ce modèle - qui a été terni ces deux dernières décennies tout particulièrement en raison de l'échec de trois votations populaires (ONU, EEE, Casques bleus) par la vilaine image d'un pays profiteur, égoïste et parasite - ne peut sans doute pas être transposé à d'autres contextes. Il peut toutefois être source d'inspiration comme maintenant, dans le cas de la solution apportée au problème de Chypre ; s'il avait été proposé au début du conflit par l'ONU, l'UE et les Etats-Unis sous la menace de sanctions, il aurait pu aussi, sans aucun doute, sauver l'unité de la Yougoslavie éclatée maintenant sans espoir.

Mais depuis que des personnes issues d'autres cultures vivent dans notre pays, des tâches nouvelles se présentent. Là aussi, le nouveau paradigme peut fournir des lignes directrices : la diversité culturelle comme richesse et non pas comme menace ; non pas des ennemis mais des partenaires et des concurrents ; non pas un antagonisme ou une coexistence mais une coopération ; pas seulement en vivant côté à côté mais en vivant les uns pour les autres.

Pour ce faire, il faut qu'il y ait une reconnaissance, un échange de savoir et une certaine clairvoyance de part et d'autre. Nous savons trop peu les uns des autres. Heureusement, les politiciens responsables de l'éducation voient de plus en plus clairement, quelles que soient leurs tendances, la nécessité, pour la société, d'un dialogue entre les cultures et de normes éthiques communes ; j'espère beaucoup à cet égard que la coopération d'UNESCO/Suisse, de la Conférence des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) et de la Fondation Suisse pour la Formation par l'Audiovisuel FSFA pourra se poursuivre fructueusement. Quelle que soit l'issue de la votation populaire concernant l'initiative sur l'asile : s'il est vrai que l'on peut refréner les flux migratoires, il ne sera plus possible de les enrayer complètement ; chaque nouvelle guerre génère de nouveaux flots de réfugiés en provenance des pays pauvres vers la riche Europe. Nous autres Suisses voulons certes - et c'est notre droit - rester Suisses ; un multiculturalisme cosmopolite n'est pas plus une solution qu'un cocktail syncrétique des différentes religions. Les nouveaux arrivés devraient - pour prévenir la ghettoïsation et la division de la société - respecter pleinement l'identité de leurs nouvelles patries. Mais ils ont aussi le droit de trouver une attitude humaine à leur égard ainsi que le plein respects de leurs droits, de leur liberté de religion et de conscience. Ceci devrait s'accomplir dans l'attente d'une réciprocité : si les musulmans sont autorisés à construire des mosquées en Europe, les gouvernements de Turquie et d'Arabie Saoudite ne devraient pas empêcher, de leur côté, l'édification d'églises. Le riche centre économique et financier qu'est la Suisse doit assumer les responsabilités qui lui incombent en collaborant à l'élimination des causes des migrations dans les pays pauvres.

Pour mettre en pratique le dialogue entre les cultures et les normes éthiques communes, il ne s'agit pas seulement de diffuser des textes, même si ces derniers sont essentiels pour les responsables de la politique, de l'économie et de la culture, de l'éducation et de la formation (peut-être que la Commission nationale suisse pour l'UNESCO pourrait d'ailleurs s'employer à ce que la promesse donnée par l'UNESCO à Paris de mettre à disposition une version française de « Crossing the Divide » se réalise enfin). Il s'agit en réalité - comme le précisait déjà la déclaration de Chicago sur l'éthique planétaire - d'un changement de mentalité individuel et collectif, visant à « une meilleure compréhension mutuelle ainsi qu'à des formes de vie socialement acceptables, pacifiques et respectueuses de la nature ». Ce processus est en cours - en Suisse aussi - comme en témoigne en particulier le concours organisé par la Fondation Ethique Planétaire en 1999 à l'intention des enseignants : il leur était demandé de concevoir des modèles d'enseignement en rapport avec le thème de l'éthique planétaire ; les prix ont été décernés en l'an 2000 dans une mosquée de Zurich par un jury que présidait le professeur Klaus Wegenast (Berne). Les efforts de ce type pourraient être encouragés encore davantage de la part des cantons.
 
4. Regard vers l'avenir
 

Des normes éthiques mondiales parviendront-elles à s'imposer? Un changement de mentalité présuppose, pour s'accomplir, les efforts conjugués de tous les acteurs de la société civile : c'est ce que prouve le changement d'attitude qui s'est opéré au cours de ces quatre à cinq dernières décennies dans notre population à propos de la paix et du désarmement, de l'économie et de l'écologie, et du partenariat entre hommes et femmes - des domaines qui constituent déjà en soi les éléments d'une nouvelle conscience éthique. Si ce changement de mentalité se poursuit au cours des quatre ou cinq décennies à venir dans le sens des principes de bases de l'éthique, nous aurons fait un grand pas en avant, malgré toutes les difficultés.

Il s'agit, à tous les niveaux, d'une éducation et d'une formation selon le « triple accord » de Pestalozzi : en faisant intervenir « la tête, le cœur et la main ». Il est superflu de relever que les mass media ont un rôle particulier à jouer, tout particulièrement ceux de droit public. Dans leurs émissions d'information, ces derniers ont pour ainsi dire ignoré « l'Année du dialogue » (heureuse exception à la télévision DRS : l'émission « Sternstunde », qui a également présenté mon entretien avec le secrétaire d'Etat von Däniken après mon retour de New York). Ne devrions-nous pas avoir davantage d'images de paix à côté de celles de guerre, davantage de reportages concernant la paix à côté des reportages consacrés à la guerre?

Le projet d'éthique planétaire n'est pas une utopie mais une vision d'ensemble construite et structurée, une vision réaliste comme je l'ai montré dans le cas des relations internationales. Une vision d'espoir. Et il est tout à fait concevable que l'horizon asséché de la politique mondiale et la situation économique morose demanderont, de la part de la société actuelle guidée par l'amusement et le plaisir, un peu plus de sérieux et, surtout, un sens plus aigu de la responsabilité personnelle - précisément ce que la jeune génération regrette de ne pas trouver chez maint représentant de la politique, de l'économie et de la culture, parfois même aussi dans notre pays ; je n'entrerai pas en détail sur Wallstreet, sur l'enrichissement éhonté, les falsifications de bilans et les scandales financiers en Amérique ; chez nous, il suffit de prononcer des noms comme Swissair, Crédit Suisse, Rentenanstalt, caisse de retraite de la Confédération, banques cantonales, Ringier..., tant d'exemples où l'incompétence se double d'immoralité. On en arrive même au point où le chef rédacteur de la rubrique économique de la NZZ, Gerhard Schwartz, réclame « un purgatoire à la Dante, un processus de purification, un retour à l'éthique et à la morale, une préférence nette pour les managers guidés par des valeurs humaines de même qu'un changement de générations accéléré » (9./10.11.02).

Dans tous ces cas de prétention et de démesure, voire de mensonge et d'imposture, il ne s'agissait pas de questions complexes spécifiques à une éthique économique ou scientifique, mais - et là, je suis parfaitement d'accord avec le philosophe, Jürgen Mittelstrass, professeur à l'université de Constance (NZZ du 6/7 juillet 2002) - des « normes d'une éthique générale, d'une éthique civile », par exemple du principe de base valable pour toutes les sciences (et toutes les économies) « dans tous les pays, celui de l'honnêteté à l'égard de soi-même et d'autrui ». Dans cette « crise de crédibilité » qui est du même coup « une crise éthique », les nouvelles réglementations et les menaces de la loi pénale ne suffisent pas. Ce dont on a besoin à nouveau c'est d'une connaissance implicite de certaines lignes et règles de conduite, qui n'appelle pas tant une maîtrise théorique qu'une application pratique.

En d'autres termes, il est nécessaire que l'on s'engage à respecter une éthique, que l'on fasse la distinction entre ce que l'on n'a en aucun cas le droit de faire, ce que l'on a le droit de faire et ce que l'on devrait, dans certains cas, absolument faire : il s'agit en fait de trancher entre le bien et le mal au profit de ce qui est vraiment humain, pour davantage d'humanité. Sur la voie qui conduit à davantage d'humanité, les normes éthiques ne s'entendent pas comme des obstacles et des entraves mais comme des aides et des appuis, des lignes directrices et des garde-fous visant à nous empêcher nous-mêmes en tant qu'individus - et nos familles, nos écoles, nos entreprises, nos banques, nos communes - de subir des dommages, de faire fausse route et de nous écrouler. La politique et l'éthique, l'économie et l'éthique, la science et l'éthique ne s'excluent pas mutuellement. Les sombres expériences toutes récentes montrent au contraire que sans éthique, la politique, l'économie et la culture ne peuvent pas fonctionner à long terme de manière satisfaisante.

Le sens des responsabilités doit être exercé et pratiqué très tôt. L'enfant devrait apprendre dans sa famille et à l'école qu'il est bien, pour lui aussi de respecter la règle d'or répandue par Confucius, des siècles avant Jésus-Christ, connue de toutes les grandes traditions religieuses et philosophiques, et qui, malgré tout, n'a rien d'évident : « N'inflige pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on t'inflige à toi-même ». Et face aux atrocités rapportées quotidiennement dans les médias, il serait bon de se souvenir de cette règle d'humanité pas du tout tautologique : « Chaque être humain - qu'il soit jeune ou vieux, homme ou femme, chrétien, juif ou musulman, suisse ou turc - devrait être traité humainement et non pas de manière inhumaine ».
Ne serait-il pas important que nos élèves n'apprennent pas seulement à lire, à écrire, à calculer, à utiliser un ordinateur et à faire du sport - autrement dit, qu'ils n'acquièrent pas seulement des connaissances-outils - mais soient également initiés à la connaissance de certaines règles et lignes de conduite. Nous pensons précisément à :

• l'engagement en faveur d'une culture de la non-violence et du respect de la vie : « Ne pas tuer - mais aussi ne pas torturer, maltraiter, blesser » - ou, en termes positifs : « Aie le respect de la vie! »
• l'engagement en faveur d'une culture de la solidarité et d'un ordre économique juste : « Ne pas voler - mais aussi ne pas exploiter, frauder, corrompre » ou, en termes positifs : « Agis de manière honnête et loyale! »
• l'engagement en faveur d'une culture de la tolérance et d'une vie véridique : « Ne pas mentir - mais aussi ne pas tromper, falsifier, manipuler » - ou, en termes positifs : « Parle et agis en étant fidèle à la vérité! »
• Et, enfin, ce que toutes les religions ont sans doute le plus de mal à faire : l'engagement en faveur d'une culture de l'égalité des droits et du partenariat entre les sexes : « Ne pas mésuser la sexualité - mais aussi ne pas abuser, humilier, rabaisser son conjoint » - ou, en termes positifs : « Respectez-vous et aimez-vous l'un l'autre! »

Pour terminer : je ne me suis pas exprimé sur la question de la justification des normes. Non pas par manque de temps, mais parce que l'argumentation peut être tout à fait différente selon que l'on justifie les normes sur un plan religieux ou séculier. La dimension émotionnelle et spirituelle n'est pas la même pour un non-croyant ou un chrétien, un juif, un musulman, un bouddhiste ou un hindou. Mais quelle que soit la manière dont on justifie ces normes élémentaires, l'essentiel est de les respecter.

Concernant l'avenir des religions, il est possible d'appliquer également aux autres religions (pour la Turquie, il semblerait même que ce soit la voie choisie par le nouveau gouvernement, si le pays a de la chance) ce que j'ai dit à la fin de l'émission de télévision « Spurensuche. Die Weltreligionen auf dem Weg », devant le pont du Bosphore à Istanbul - le pont entre l'Europe et l'Asie - en pensant à l'islam : « La victoire appartiendra-t-elle aux modernistes et aux laïques qui estiment pouvoir totalement renoncer à la religion? Appartiendra-t-elle plutôt aux traditionalistes et aux fondamentalistes qui estiment pouvoir donner à leurs sociétés des fondements spirituels et moraux nouveaux en suivant au pied de la lettre les écrits religieux? J'ose espérer que ni les uns ni les autres ne parviendront totalement à s'imposer. J'espère plutôt que l'on donnera davantage de poids à ceux qui souhaitent conserver la substance de leur religion tout en essayant de transposer son message au temps présent. Il ne s'agirait dès lors ni d'une laïcité athée ni d'un fondamentalisme irréaliste ... Je pense en tous les cas à une religion qui ne sépare ni ne divise, mais à une religion qui unit et réconcilie. Car ce qu'il faut avant tout à notre époque, ce sont des constructeurs de ponts - à grande et à petite échelle. Des constructeurs de ponts capables de voir les points communs au-delà de toutes les difficultés, des antagonismes et des confrontations : les éléments communs avant tout au plan des valeurs éthiques et des attitudes. Des constructeurs de ponts disposés à se reconnaître dans ces valeurs et, surtout, prêts à les vivre ».
[1] A ce jour le manifeste n'a pas encore été traduit en français.
 
 
Changement de paradigme et de la constellation globale
Hans Küng
Présentation schématique par Guido Baumann
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