Monsieur
le professeur, l'occident demeure consterné et impuissant
face aux débordements des pays islamiques à l'encontre
d'institutions de l'ouest. Pouvez-vous expliquer cela comme un phénomène
consécutif aux caricatures de Mahomet?
Nous sommes confrontés à un mélange hautement
explosif de divers conflits, de problèmes et de politiques qui
fait apparaître la situation comme passablement chaotique. Il
va de soi qu'à l'instar de toutes les grandes organisations
musulmanes d'Europe, je suis contre toute réaction violente
contre des personnes isolées comme contre des institutions,
et je condamne les menaces de destruction du président iranien
Ahmadinedjad à l'encontre de l'Etat d'Israël. Mais en même
temps, nous ne devrions pas perdre de vue que les caricatures ne sont
que les détonateurs de frustrations et de ressentiments plus
profonds dans le monde de l'Islam. Nous devrions réfléchir
de manière auto-critique à notre co-responsabilité en
occident, au lieu de désigner du doigt l'Islam seul.
Il est question d'un « Clash
of Civilisations », d'un
choc des cultures, comme l'a prôné le politologue Samuel
Huntington. Partagez-vous son avis?
Non ; trop simple et trop schématique, sa théorie est
et demeure fausse, parce que les cultures ne se font pas la guerre.
Elles se recouvrent en bien des aspects et présentent de nombreux éléments
communs, de sorte que des cultures peuvent parfaitement coexister pacifiquement.
Mais une politique erronée, basée sur l'image de l'Islam
comme d'un ennemi, peut favoriser le raisonnement par blocs et rendre
vraie une théorie fausse : elle se transforme alors en prophétie
s'accomplissant elle-même.
Aurait-on pu éviter l'escalade dans
le conflit des caricatures?
Absolument. Par son évaluation tout à fait erronée
de la situation, le premier ministre danois Rasmussen a manqué plus
d'une chance de dialogue :
1. Le 15 octobre 2005, il a ignoré l'énorme démonstration
devant la mairie de Copenhague de musulmans peu portés jusqu'alors à manifester.
2. Il a brusquement repoussé la
demande des ambassadeurs de onze nations musulmanes qui sollicitaient
un entretien.
3. Il n'a pas su interpréter dans sa gravité le voyage
consécutif de personnalités musulmanes avec l'imam de
Copenhague au Caire, désireuses de trouver de l'aide auprès
de leurs coreligionnaires. Et pourtant, c'était le meilleur
moyen de faire connaître dans tout le monde islamique l'affront
subi par le prophète.
4. Quand apparurent les premiers signes
de colère dans les
pays islamiques, il a refusé, pour des raisons purement formelles,
de présenter des excuses catégoriques pour une provocation
consciemment suscitée d'un journal proche du gouvernement qui
cherchait à tester de façon désinvolte les limites
de la liberté d'opinion.
S'agit-il là d'une révolte sincère de la part
des musulmans, ou est-ce que des fondamentalistes islamiques ont cherché à attiser
la colère du peuple?
Il y a sans doute des islamistes radicaux
pour qui les caricatures représentaient une confirmation bienvenue
de leur image caricaturale de l'ouest et qui instrumentalisent
la fureur populaire. Pourtant, les protestations n'étaient pas
dirigées par une instance centrale, mais utilisées par
des organisations bien définies. Mais cette hargne populaire
ne pourrait nullement être instrumentalisée si l'occident
n'avait pas entassé tant de « combustible politique » qu'il
suffît d'une étincelle pour faire exploser toute la frustration
et le fureur accumulées.
Il y a des causes plus profondes :
• La guerre tout à fait évitable en Afghanistan ;
• la guerre immorale en Irak, contraire au droit international et échafaudée
sur un tissu de mensonges ;
• le régime répressif en Tchétchénie
;
• l'ajournement, depuis des décennies, de la fondation
d'un Etat palestinien cohérent et viable et l'érection
d'un mur à travers tout le pays.
Peut-on observer des effets de la querelle
des caricatures sur la politique extérieure allemande?
Hélas oui, encore qu'ils n'aient trait à cette querelle
qu'indirectement. Mais des prises de position unilatérales en
faveur de la politique d'Israël face au Hamas, le vainqueur d'élections
démocratiques, ou des revendications unilatérales à l'adresse
de l'Iran sont considérées dans le monde islamique comme
des signes d'hostilité contre l'Islam. La diplomatie la plus
efficace consisterait à définir une position équilibrée
et courageuse face aux deux camps.
On dit et redit que l'Islam n'a pas
connu, dans son histoire, une phase des « Lumières »,
comme le christianisme, et que cette carence le mettait en conflit
avec les types modernes de société. Mais peut-on susciter
artificiellement des « Lumières »?
Il est impossible, du dehors, d'imposer à un peuple « Lumières » ou
démocratie, fût-ce par la guerre ; il a fallu à l'Europe
des siècles pour y arriver. Un mouvement de ce type doit naître
du dedans et trouver un appui au dehors. Mais au lieu de soutenir le
président iranien Mohammad Chatami, disposé à des
réformes, les USA l'ont disqualifié comme représentant
de l'« axe du mal », ce qui leur a valu un successeur fondamentaliste
extrémiste en la personne de Ahmadinedjad!
Dans tous les Etats musulmans, il y a des
extrémistes, mais également
des musulmans éclairés et ouverts aux réformes.
Il importe d'isoler dans la société les fondamentalistes
enclins à la violence en consolidant les forces réformatrices.
Bon exemple de cette politique : le rapport à la Turquie : indépendamment
de la question de savoir si ce pays populeux fera un jour partie, ou
non, de l'Union Européenne, il convient en tout état
de cause d'y soutenir le processus de démocratisation à l'aide
de tous les moyens politiques, économiques et culturels. Il
pourrait y émerger quelque chose comme une démocratie
islamique, qui, davantage que ne l'a fait le système laïciste
d'Atatürk, accorderait aussi à la religion islamique un
rôle important au sein de la société, mais s'opposerait
d'autre part au fondamentalisme violent.
Les débordements ont été suscités par
les caricatures parues dans des journaux occidentaux visant Mahomet.
Un rédacteur en chef a été licencié, des
médias ont dû présenter des excuses. Est-ce à dire
que désormais la liberté d'opinion et de la presse est
menacée?
Sûrement pas. Il va de soi que la liberté d'opinion et
d'expression, telle que la garantit la Constitution, doit être
maintenue. Mais la liberté de la presse implique du même
coup responsabilité de la presse!
L'InterAction Council, qui groupe d'anciens
chefs d'Etat ou de gouvernement sous la direction de l'ancien chancelier
Helmut Schmidt s'est employé,
il y a déjà quelque temps, en faveur d'une « Déclaration
universelle des responsabilités des personnes », qui devait
soutenir la Déclaration universelle des droits humains. Malheureusement
elle fut attaquée par des associations internationales de la
presse parce que l'article 14 y stipule clairement : « La liberté des
médias implique une responsabilité particulière
en vue d'une information exacte et véridique. Les récits à sensation
qui abaissent la personne humaine ou la dignité doivent toujours être évités. »
Cela signifie : si déjà il est interdit de diffamer
et de blesser dans leur dignité des individus isolés,
il conviendrait également d'user avec tact des emblèmes
religieux de l'humanité, qu'il s'agisse du prophète Mahomet
ou de Jésus-Christ. Les défenseurs peu éclairés
d'une liberté de presse illimitée nuisent à cette
liberté et suscitent des réactions inadéquates.
Ce qui me réjouit, en revanche, c'est que, de manière
croissante, soient formulés et appliqués des codes éthiques.
Interview : Uwe Renz (KNA)
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