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Affermir les forces réformatrices islamiques


Interview KNA avec le professeur Hans Küng à l'occasion du « conflit des caricatures » (7 février 2006)
 

Monsieur le professeur, l'occident demeure consterné et impuissant face aux débordements des pays islamiques à l'encontre d'institutions de l'ouest. Pouvez-vous expliquer cela comme un phénomène consécutif aux caricatures de Mahomet?

Nous sommes confrontés à un mélange hautement explosif de divers conflits, de problèmes et de politiques qui fait apparaître la situation comme passablement chaotique. Il va de soi qu'à l'instar de toutes les grandes organisations musulmanes d'Europe, je suis contre toute réaction violente contre des personnes isolées comme contre des institutions, et je condamne les menaces de destruction du président iranien Ahmadinedjad à l'encontre de l'Etat d'Israël. Mais en même temps, nous ne devrions pas perdre de vue que les caricatures ne sont que les détonateurs de frustrations et de ressentiments plus profonds dans le monde de l'Islam. Nous devrions réfléchir de manière auto-critique à notre co-responsabilité en occident, au lieu de désigner du doigt l'Islam seul.

Il est question d'un « Clash of Civilisations », d'un choc des cultures, comme l'a prôné le politologue Samuel Huntington. Partagez-vous son avis?

Non ; trop simple et trop schématique, sa théorie est et demeure fausse, parce que les cultures ne se font pas la guerre. Elles se recouvrent en bien des aspects et présentent de nombreux éléments communs, de sorte que des cultures peuvent parfaitement coexister pacifiquement. Mais une politique erronée, basée sur l'image de l'Islam comme d'un ennemi, peut favoriser le raisonnement par blocs et rendre vraie une théorie fausse : elle se transforme alors en prophétie s'accomplissant elle-même.

Aurait-on pu éviter l'escalade dans le conflit des caricatures?

Absolument. Par son évaluation tout à fait erronée de la situation, le premier ministre danois Rasmussen a manqué plus d'une chance de dialogue :

1. Le 15 octobre 2005, il a ignoré l'énorme démonstration devant la mairie de Copenhague de musulmans peu portés jusqu'alors à manifester.

2. Il a brusquement repoussé la demande des ambassadeurs de onze nations musulmanes qui sollicitaient un entretien.

3. Il n'a pas su interpréter dans sa gravité le voyage consécutif de personnalités musulmanes avec l'imam de Copenhague au Caire, désireuses de trouver de l'aide auprès de leurs coreligionnaires. Et pourtant, c'était le meilleur moyen de faire connaître dans tout le monde islamique l'affront subi par le prophète.

4. Quand apparurent les premiers signes de colère dans les pays islamiques, il a refusé, pour des raisons purement formelles, de présenter des excuses catégoriques pour une provocation consciemment suscitée d'un journal proche du gouvernement qui cherchait à tester de façon désinvolte les limites de la liberté d'opinion.

S'agit-il là d'une révolte sincère de la part des musulmans, ou est-ce que des fondamentalistes islamiques ont cherché à attiser la colère du peuple?

Il y a sans doute des islamistes radicaux pour qui les caricatures représentaient une confirmation bienvenue de leur image caricaturale de l'ouest et qui instrumentalisent
la fureur populaire. Pourtant, les protestations n'étaient pas dirigées par une instance centrale, mais utilisées par des organisations bien définies. Mais cette hargne populaire ne pourrait nullement être instrumentalisée si l'occident n'avait pas entassé tant de « combustible politique » qu'il suffît d'une étincelle pour faire exploser toute la frustration et le fureur accumulées.

Il y a des causes plus profondes :
• La guerre tout à fait évitable en Afghanistan ;
• la guerre immorale en Irak, contraire au droit international et échafaudée sur un tissu de mensonges ;
• le régime répressif en Tchétchénie ;
• l'ajournement, depuis des  décennies, de la fondation d'un Etat palestinien cohérent et viable et l'érection d'un mur à travers tout le pays.

Peut-on observer des effets de la querelle des caricatures sur la politique extérieure allemande?

Hélas oui, encore qu'ils n'aient trait à cette querelle qu'indirectement. Mais des prises de position unilatérales en faveur de la politique d'Israël face au Hamas, le vainqueur  d'élections démocratiques, ou des revendications unilatérales à l'adresse de l'Iran sont considérées dans le monde islamique comme des signes d'hostilité contre l'Islam. La diplomatie la plus efficace consisterait à définir une position équilibrée et courageuse face aux deux camps.

On dit et redit que l'Islam n'a pas connu, dans son histoire, une phase des « Lumières », comme le christianisme, et que cette carence le mettait en conflit avec les types modernes de société. Mais peut-on susciter artificiellement des « Lumières »?

Il est impossible, du dehors, d'imposer à un peuple « Lumières » ou démocratie, fût-ce par la guerre ; il a fallu à l'Europe des siècles pour y arriver. Un mouvement de ce type doit naître du dedans et trouver un appui au dehors. Mais au lieu de soutenir le président iranien Mohammad Chatami, disposé à des réformes, les USA l'ont disqualifié comme représentant de l'« axe du mal », ce qui leur a valu un successeur fondamentaliste extrémiste en la personne de Ahmadinedjad!

Dans tous les Etats musulmans, il y a des extrémistes, mais également des musulmans éclairés et ouverts aux réformes. Il importe d'isoler dans la société les fondamentalistes enclins à la violence en consolidant les forces réformatrices. Bon exemple de cette politique : le rapport à la Turquie : indépendamment de la question de savoir si ce pays populeux fera un jour partie, ou non, de l'Union Européenne, il convient en tout état de cause d'y soutenir le processus de démocratisation à l'aide de tous les moyens politiques, économiques et culturels. Il pourrait y émerger quelque chose comme une démocratie islamique, qui, davantage que ne l'a fait le système laïciste d'Atatürk, accorderait aussi à la religion islamique un rôle important au sein de la société, mais s'opposerait d'autre part au fondamentalisme violent.

Les débordements ont été suscités par les caricatures parues dans des journaux occidentaux visant Mahomet. Un rédacteur en chef a été licencié, des médias ont dû présenter des excuses. Est-ce à dire que désormais la liberté d'opinion et de la presse est menacée?

Sûrement pas. Il va de soi que la liberté d'opinion et d'expression, telle que la garantit la Constitution, doit être maintenue. Mais la liberté de la presse implique du même coup responsabilité de la presse!

L'InterAction Council, qui groupe d'anciens chefs d'Etat ou de gouvernement sous la direction de l'ancien chancelier Helmut Schmidt s'est employé, il y a déjà quelque temps, en faveur d'une « Déclaration universelle des responsabilités des personnes », qui devait soutenir la Déclaration universelle des droits humains. Malheureusement elle fut attaquée par des associations internationales de la presse parce que l'article 14 y stipule clairement : « La liberté des médias implique une responsabilité particulière en vue d'une information exacte et véridique. Les récits à sensation qui abaissent la personne humaine ou la dignité doivent toujours être évités. »

Cela signifie : si déjà il est interdit de diffamer et de blesser dans leur dignité des individus isolés, il conviendrait également d'user avec tact des emblèmes religieux de l'humanité, qu'il s'agisse du prophète Mahomet ou de Jésus-Christ. Les défenseurs peu éclairés d'une liberté de presse illimitée nuisent à cette liberté et suscitent des réactions inadéquates. Ce qui me réjouit, en revanche, c'est que, de manière croissante, soient formulés et appliqués des codes éthiques.

Interview : Uwe Renz (KNA)